Jensen Huang fait de sa tournée européenne une opération à plusieurs volets : attirer des partenaires, défendre les intérêts de Nvidia et préparer de nouveaux débouchés pour ses puces électroniques. À Paris, le 13 octobre, le dirigeant a annoncé des investissements dans Doctolib, Genesis AI, Pigment et Entalpic, quatre entreprises positionnées dans la santé, la robotique, la planification d’entreprise et la recherche de matériaux. Il a également évoqué 2 milliards de dollars d’opérations supplémentaires en Europe, tandis que son déplacement doit le conduire à Londres, Stockholm et Berlin.
Cette offensive s’inscrit dans une stratégie où la diplomatie industrielle accompagne le développement commercial. Les États veulent bâtir leurs capacités en intelligence artificielle et renforcer leur souveraineté technologique ; Nvidia fournit une partie des équipements, logiciels et partenariats nécessaires à ces ambitions. La rencontre de Huang avec Emmanuel Macron à l’Élysée, consacrée notamment aux investissements, aux modèles ouverts et à la sécurité de l’IA, illustre cette convergence d’intérêts — sans effacer la question centrale : qui contrôlera les infrastructures et la valeur créées en Europe ? Les enjeux de business et de lobbying de cette tournée dépassent ainsi les seules annonces de financement.
Jensen Huang et Nvidia : quatre investissements pour ancrer l’IA en Europe
À Paris, Nvidia a choisi des entreprises aux usages distincts plutôt que de concentrer ses annonces sur un seul secteur. Doctolib développe des services numériques pour les soignants et les patients ; Genesis AI travaille sur l’intelligence artificielle appliquée à la robotique ; Pigment intègre ces outils à la planification des entreprises ; Entalpic les mobilise pour concevoir des molécules et des matériaux.
Cette diversité donne une traduction industrielle au discours de Huang sur la prochaine étape de l’IA. Les besoins ne se limitent pas à l’entraînement des grands modèles : ils concernent aussi les logiciels métiers, les laboratoires et les systèmes capables d’agir dans le monde physique. Les conditions financières des prises de participation annoncées à Paris n’ont pas été détaillées publiquement ; Doctolib précise que Nvidia entre à son capital comme actionnaire minoritaire, sans siège au conseil ni droit de gouvernance.
Le dirigeant affirme que Nvidia a investi 8 milliards de dollars dans des startups européennes au cours des douze derniers mois et prévoit 2 milliards supplémentaires à annoncer dans les jours suivants. Des opérations sont documentées, dont les 2 milliards de dollars investis dans Nebius en mars 2026, mais les apports individuels restent confidentiels dans plusieurs financements. Ce total ne peut donc pas être reconstitué intégralement à partir des informations publiques, et une participation dans une entreprise européenne ne signifie pas nécessairement que toutes ses dépenses seront réalisées sur le continent.
- Santé : Doctolib veut accélérer le développement de modèles et d’assistants destinés aux professionnels et aux patients.
- Robotique : Genesis AI cherche à donner davantage d’autonomie aux machines et à leurs systèmes de perception.
- Gestion : Pigment applique l’IA à la planification financière et opérationnelle des entreprises.
- Matériaux : Entalpic utilise ces technologies pour explorer de nouvelles molécules et substances.
Les annonces parisiennes associent donc financement et recherche de futurs usages, comme le détaille ce compte rendu des investissements de Nvidia dans Doctolib et trois startups françaises. Pour le groupe, l’enjeu consiste aussi à soutenir un écosystème dont les besoins en calcul pourraient croître avec l’adoption de ces applications.
Des alliances stratégiques de Riyad à Séoul, une même méthode industrielle
La tournée européenne prolonge une approche déjà éprouvée sur d’autres marchés. En mai 2025, Nvidia et HUMAIN, entreprise liée au fonds souverain saoudien Public Investment Fund, ont annoncé un projet pouvant atteindre 500 mégawatts d’infrastructures d’IA sur cinq ans. Sa première phase prévoyait 18 000 GPU Grace Blackwell, avec des volets portant sur le calcul, les logiciels industriels, les modèles et la formation.
En Corée du Sud, au sommet de l’APEC d’octobre 2025, le groupe a annoncé avec le gouvernement et des acteurs comme Samsung, SK Group, Hyundai et NAVER un déploiement prévu de plus de 260 000 GPU. Ces équipements devaient soutenir les modèles locaux, les usages manufacturiers et la conduite autonome : il s’agissait d’un programme à venir, et non d’un parc déjà intégralement installé.
Les priorités nationales diffèrent — diversification économique en Arabie saoudite, puissance manufacturière en Corée, souveraineté technologique en Europe — mais l’architecture commerciale se ressemble. Nvidia réunit responsables publics, entreprises et financeurs autour de projets d’infrastructure où ses puces électroniques et ses logiciels occupent une place importante. Les partenariats alignent ainsi des intérêts qui ne se confondent pas : les États recherchent des capacités locales, les industriels des gains de productivité et le fournisseur des clients durables.
Cette diplomatie industrielle comporte toutefois une dimension géopolitique. En 2025, le groupe a décrit les démarches de Huang auprès des autorités américaines et chinoises alors qu’il cherchait des licences pour vendre ses GPU H20 en Chine. La nécessité d’obtenir des autorisations d’exportation rappelle que l’accès aux marchés ne dépend pas uniquement de la demande commerciale : il reste soumis aux arbitrages des gouvernements.
Infrastructures d’IA : le défi européen des puces, des centres de données et de l’électricité
Pour Jensen Huang, l’intelligence artificielle devient une activité industrielle qui exige des capacités de calcul, des réseaux, des bâtiments et une alimentation électrique fiable. Les centres de données ne se construisent pas au rythme d’une mise à jour logicielle : ils mobilisent du foncier, des autorisations, des capitaux et des raccordements dont les délais pèsent sur l’expansion.
L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait passer de 485 TWh en 2025 à 950 TWh en 2030. Cette projection porte sur l’ensemble des centres de données et non sur l’IA seule, mais elle donne la mesure du chantier énergétique associé à la croissance des usages numériques. Huang estime, pour sa part, que l’offre de capacités demeure inférieure à la demande et que l’équilibre pourrait rester éloigné de cinq à dix ans.
Des installations européennes commencent à concrétiser ces ambitions. À Munich, Deutsche Telekom a mis en service son Industrial AI Cloud en février 2026, avec près de 10 000 GPU Nvidia Blackwell et des utilisateurs issus notamment de la robotique et de la simulation industrielle. En parallèle, la Commission européenne prépare un dispositif de soutien à des projets de gigafabriques d’IA, avec jusqu’à 10 milliards d’euros de financements publics et au moins 20 milliards d’investissements privés envisagés ; les décisions sont attendues début 2027.
Les fournisseurs se positionnent pendant que les consortiums montent leurs dossiers. Des lettres d’intention signées par la Commission avec Nvidia, AMD et Qualcomm visent à faciliter l’accès aux équipements, sans préjuger du choix final de chaque projet. La capacité à sécuriser l’électricité et à exploiter les installations sera aussi déterminante que l’accès aux puces.
Souveraineté technologique : le discours de Nvidia face aux dépendances européennes
Huang présente les modèles ouverts comme une occasion pour l’Europe d’accélérer, en permettant aux entreprises d’adapter les systèmes à leurs langues, leurs données et leurs métiers. Pour les secteurs sensibles, cette flexibilité peut faciliter le contrôle des informations et l’organisation des services. Doctolib indique notamment que les données de santé de ses utilisateurs restent hébergées en Europe et ne sont pas accessibles à ses investisseurs ou partenaires.
Mais héberger des données localement ne suffit pas à assurer une autonomie complète. La disponibilité des accélérateurs, leur maintenance, le coût des logiciels et la possibilité de changer de fournisseur pèsent aussi dans la maîtrise d’un service. Une entreprise européenne peut conserver le contrôle de ses données tout en restant dépendante d’une chaîne matérielle et logicielle qu’elle ne produit pas.
La diversification des fournisseurs constitue donc un enjeu concret. Le jour de la visite parisienne, Scaleway a annoncé un supercalculateur utilisant des puces AMD en Suède et un nouveau site de calcul Nvidia à Copenhague. Cette stratégie multi-fournisseurs illustre une voie possible : préserver le choix des technologies et la capacité de déplacer certains usages, plutôt que confondre implantation locale et indépendance totale.
Dans son échange avec Emmanuel Macron, Huang a également défendu les modèles ouverts et abordé la sécurité de l’IA. Son optimisme sur les perspectives européennes s’inscrit dans une vision où l’accès à l’infrastructure est présenté comme un levier de compétitivité, mais où les choix de conception et les règles d’utilisation restent essentiels. Le positionnement de Huang sur les risques, l’emploi et la souveraineté met en relief cette tension entre accélération technologique et maîtrise collective.
La croissance de Nvidia et le risque financier des investissements dans l’IA
La puissance financière de Nvidia donne du poids à cette stratégie. Au deuxième trimestre de son exercice fiscal 2027, clos le 26 juillet 2026, le groupe a déclaré 96,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 106 % sur un an. Son activité Data Center a représenté 89 milliards de dollars ; le bénéfice net GAAP s’est établi à 59,7 milliards et la marge brute à 75 %.
Ces résultats reflètent l’ampleur de la demande actuelle, mais ne garantissent pas le rendement de chaque nouveau centre de données ni de chaque application. Une infrastructure doit être suffisamment utilisée, générer des revenus et couvrir ses coûts de financement, d’énergie et d’exploitation. Entre une démonstration prometteuse et un service rentable à grande échelle, les entreprises doivent encore établir la fiabilité et la valeur économique des solutions.
Nvidia investit dans certaines sociétés susceptibles d’utiliser ses technologies, et leur croissance peut soutenir les ventes du groupe. Cette proximité ne suffit pas à conclure que la demande serait artificielle, mais elle lie une partie de la stratégie d’investissement à la réussite commerciale des partenaires. La valeur comptable mondiale des participations de Nvidia atteignait 99 milliards de dollars au 26 juillet 2026 ; ce montant correspond à un encours au bilan, et non aux seuls investissements du trimestre.
La tournée européenne s’inscrit ainsi dans une course à la fois industrielle et financière. Les annonces de capitaux peuvent accélérer l’émergence de nouveaux usages, mais leur portée se mesurera aux services effectivement adoptés, aux infrastructures raccordées et aux revenus qu’en tireront les entreprises européennes. À Berlin, le 21 octobre, la prochaine étape du déplacement devrait préciser les partenaires et les projets associés à cette ambition.
Les détails annoncés sur les 2 milliards de dollars d’opérations européennes prévues prolongent une stratégie qui associe financement, accès aux infrastructures et développement commercial : pour Nvidia, bâtir le marché de l’IA revient aussi à contribuer à en fixer les conditions.
Journaliste spécialisée en énergie et industrie, je décrypte depuis plus de quinze ans les évolutions des marchés énergétiques et les innovations industrielles. Mon parcours m’a conduite à collaborer avec des publications de renom, où j’ai analysé les défis liés à la transition énergétique et aux politiques industrielles.
